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Philippe Guerand : "Je m'opposerai à toute fusion non souhaitée par les élus"

Elu président de la nouvelle CCI de région Auvergne-Rhône-Alpes depuis le 15 décembre dernier, Philippe Guérand détaille les premières grandes lignes de ses ambitions pour l'institution. Fort de son expérience, il l'aborde comme on gère une entreprise : avec réalisme, pragmatisme et non sans une certaine affection. Rencontre.

Philippe Guerand

Vous succédez à Jean-Paul Mauduy, un président qui a marqué les institutions consulaires régionales. Quelles sont vos premières impressions après 3 mois de gouvernance ?
Je suis très chanceux de succéder à Jean-Paul Mauduy. J'ai trouvé une maison en ordre de marche, qui, consciente des difficultés de son environnement, a pris les mesures nécessaires pour s'adapter et évoluer. Les premières réalisations ont été lancées sous le mandat précédent : il nous faut poursuivre ce mouvement et passer à d'autres étapes. C'est une maison extrêmement attachante pour laquelle j'ai énormément d'affection. Je la connais bien (NDRL : Philipe Guerand était secrétaire du bureau de la CCI régionale Rhône-Alpes). C'est un grand bonheur de la présider aujourd'hui.

Qu'est-ce qui vous motive dans ce nouveau challenge ?
D'une manière générale, je peux, à travers les mandats patronaux, rendre à la société ce qu'elle m'a donné. C'est un élément important, qui compte pour moi, car j'ai été élevé dans l'idée du bien commun et de la contribution à la collectivité.
Mon autre conviction : c'est qu'il faut s'engager. Je préfère cette attitude à une position de retrait, ou de simple critique, vis-à-vis des choses qui ne fonctionnent pas bien dans notre pays. Cela conduit à prendre des risques, j'en suis conscient, parce que lorsqu'on s'engage, on s'expose, mais je pense que c'est plus positif que de ne rien faire.

Vous avez été élu sur la base d'un programme prônant l'excellence des missions de la CCI régionale. Comment se traduit-il concrètement ?
Cette excellence se traduit par plusieurs éléments. D'abord, elle passe par la pertinence de nos actions comparées aux demandes des entreprises. Au fil du temps et de leurs propres contraintes, elles évoluent. Il faut que nous puissions les capter pour pouvoir y répondre. C'est une démarche classique d'entrepreneur : de l'écoute de la demande, on construit des produits qui y répondent. Ce n'est pas une nouvelle démarche, elle existe déjà, mais il faut aller plus loin et la généraliser à l'ensemble de nos chambres de commerce.

Comment renforcer cette démarche d'écoute des entreprises ?
Même si notre territoire fait 70 000 m2, nous avons le devoir d'être disponibles et de faire en sorte que chaque entreprise puisse s'adresser à sa chambre de commerce de circonscription. Nous devons rester en proximité : notre capacité d'aller à la rencontre des entreprises, et de faire que les entreprises viennent à nous, reste fondamental.
Mais il faut aussi utiliser nos atouts, dont la masse considérable d'informations dont nous disposons. En tant que représentant de l'état, nous intervenons de la création à la transmission des entreprises. De ce fait, nous récoltons beaucoup d'informations. Jusqu'ici sous-exploitées. Avec les outils numériques, nous pouvons désormais tirer les éléments nécessaires à la formalisation des besoins exacts de l'entreprise. Par exemple, nous travaillons à la mise en place d'une sorte de GRC (ou CRM) commune à tous. Chaque action menée dans une CCI, chaque entreprise contactée y sera consignée pour, sur la base des données remplies, affiner les missions les actions que nous ferons par la suite.
C'est un outil qui nous servira à mesurer notre propre efficacité. Quand on est chef d'entreprise, on fait de son environnement difficile un moyen de progrès. Nous appliquons ce principe aux chambres de commerce.
C'est un énorme travail accompli par nos équipes. L'accueil par l'ensemble des 13 présidents présents lors de la présentation du projet au bureau a été enthousiaste. On est en train d'évoluer pour déployer, d'ici à la fin de l'année, un outil qui va être plus efficace par rapport aux attentes des entreprises.

Vous soulignez également qu'il faudra faire des économies…
En trois ans, nous avons perdu environ 30 % de nos ressources. Tout ce que nous entreprenons se fait avec l'obsession de réduire les coûts.
Ces dernières années, nous avons eu une première cession de diminution douloureuse et difficile. Nous avons dû nous séparer de salariés dévoués et compétents.
Mais on ne peut pas agir seulement sur les effectifs. Ce n'est pas équitable. Nous devons réaliser des économies dans tous les domaines techniques. Cela passe donc par la digitalisation de nos actions – mais sans sacrifier, comme je viens de l'expliquer, la proximité humaine.
Les économies passent aussi par la mutualisation, au niveau des services supports. Elle est accomplie dans l'ancien périmètre de Rhône-Alpes, elle est en cours dans le grand périmètre Auvergne-Rhône-Alpes puisqu'il y a eu fusion des deux anciennes CCI de région.
Sur le principe, nous devons encore progresser sur l'efficacité de nos actions mutualisées, le mouvement n'est pas terminé. Nous devons constamment améliorer les services que nous rendons aux CCI des territoires. C'est notre objectif, en tant que tête de réseau. Nous ne sommes pas un échelon opérationnel. Nous n'avons pas vocation à le devenir : c'est extrêmement clair. L'action se déroule dans les CCI des territoires, on reste sur ce périmètre.
Par ailleurs, je l'ai annoncé à l'Assemblée, dans les commissions : il faudra aussi renoncer à certaines actions. Il faudra l'accepter, et l'assumer.
Pour le moment, j'ai chargé les élus des différentes commissions de réfléchir et de faire des propositions. Même si je reconnais que j'ai quelques idées, je ne veux pas les influencer. On va les laisser travailler… mais sur le principe, cela doit se faire.

Comment conserver ce périmètre et l'équilibre entre tous ?
Chaque CCI reste souveraine sur son territoire. Ce sont les élus de chaque chambre de commerce qui agissent sur leur propre destin. Personne ne décidera à la place d'une CCI, qu'elle soit grande, moyenne ou plus petite. Je m'y suis engagé.
Pour que cela fonctionne, il faut conserver le principe de subsidiarité, soit laisser aux CCI territoriales les moyens nécessaires à l'accomplissement de leurs missions. Mais il faut qu'il y ait solidarité en tous. En allouant des ressources financières avec des niveaux de répartition, on permettra à celles qui sont fragiles d'accomplir leurs missions proprement et dans la dignité. Cet esprit de solidarité est l'essence même d'un réseau.

Pourtant, face à la baisse des budgets, certaines organisations appellent à la réunification des CCI voire même à une fusion avec d'autres institutions comme les chambres des métiers. Quelle est votre position à ce sujet ?
Je suis là pour appliquer la première de mes règles : la souveraineté. Si une chambre souhaite fusionner avec une autre, et si les élus - des deux côtés – sont d'accord, j'appliquerai leurs décisions. Mais s'ils ne le souhaitent pas ou si certains pensent pouvoir le faire à leur encontre, je m'y opposerai.

Vous avez appelé à l'unité des chambres et des organisations patronales, qu'entendez-vous par là ?
La meilleure réponse à un environnement difficile, c'est d'être uni. Se diviser dans ce contexte est dangereux. Ce serait une faute de ma part si je laissais faire. L'unité, c'est une exigence morale par rapport à nos électeurs. Ils n'attendent pas que nous générions des conflits internes. Ils attendent que nous travaillions ensemble, à leur service. Je me sens très lié par cette exigence des chefs d'entreprise.

Avec la loi Notre, la région a récupéré la compétences économiques. Ne craignez-vous pas un appauvrissement de vos propres compétences en matière d'accompagnement ?
Nous ne sommes pas des rivaux des collectivités territoriales. Nous sommes partenaires de ceux qui détiennent le pouvoir politique. Le réseau consulaire n'est pas un réseau d'organisation politique. Si un chef d'entreprise souhaite avoir ce pouvoir, et l'exercer, il peut se présenter aux élections départementales, régionales ou nationales. Il faut assumer le fait de ne pas détenir ce pouvoir. Pour ma part, je n'en suis pas frustré, c'est l'honneur du réseau d'être au service des entreprises en partenariat avec l'État, avec les collectivités territoriales et le Conseil général, chef de file de cette compétence en matière économique.

Quid de l’international, l’un des domaines d’expertise des CCI, dans un contexte institutionnel post ERAI dans lequel la Région construit sa nouvelle feuille de route ? 

L’idée n’est pas d’ériger des murailles entre chaque structure. Par nature, nous sommes partageurs. Si nous devons déployer des compétences en interne pour accompagner les entreprises nous le feront. Si l’on doit faire appel à des aides extérieures nous le ferons aussi. Nous avons le souhait de reconstituer l’équipe de l’export dans laquelle chacun à son rôle à jouer : l’Etat, la CPME, le Medef, les Conseillers du commerce extérieur, les CCI et bien sûr la Région. L’objectif final étant de détecter et de positionner les entreprises à fort potentiel sur les bons marchés internationaux. Je note que notre région est la seule de France à dégager un solde commercial excédentaire ! Nous ne partons donc pas de rien mais il faut poursuivre nos efforts.

Quel est votre regard sur les entreprises de la région ? L'économie, l'activité, mais surtout leurs potentialités ?
Notre région est surtout constituée par des PME, un peu d'ETI et finalement peu de grands groupes. C'est un territoire de production d'entrepreneurs, avec beaucoup de potentiels. Tout l'enjeu consiste à faire en sorte que les entreprises passent les seuils de taille.

Les exemples britanniques et allemands souvent mis en avant montrent qu’il est possible de parvenir ou presque au plein emploi. Sont-ce des modèles qui vous inspirent ?
Ces modèles ne me paraissent pas exportables en France. Les causes liées aux freins à l’emploi sont connues. La complexité du droit au travail d’abord génèrent des craintes à l’embauche pour les chefs d’entreprises, notamment pour les TPE et PME. Ensuite, il y a les effets de seuil qui empêchent nos entreprises de grandir et d’atteindre la taille d’ETI qui manquent en France. L’actionnariat changeant, aussi, conduit à un manque de stabilité des entreprises qui n’évoluent pas sur le long terme. La transmission sur plusieurs génération par exemple ne se fait plus, ce qui impacte sur le développement des entreprises. Sans oublier les normes ahurissantes qui sont un frein au développement économique et qui creuse le déficit concurrentiel de nos entreprises par rapport à d’autres pays.

Source : http://le-tout-lyon.fr